这一代人的故事,再不写就没有了。
Les histoires de cette génération — si elles ne sont pas écrites maintenant, elles disparaîtront à jamais.
— 齊邦媛 (Chi Pang-yuan)
齊邦媛 est née en 1924 à Tieling, en Mandchourie. Elle s'est éteinte en 2024, exactement cent ans plus tard, à Taipei. Entre ces deux points, elle fut le témoin de l'invasion japonaise, de la seconde guerre sino-japonaise, de la guerre civile chinoise, de la retraite vers Taïwan et de sept décennies d'histoire taïwanaise dont le monde ignore presque tout.
À l'âge de quatre-vingt-un ans, elle a consacré quatre années de sa vie à tout consigner par écrit. L'ouvrage — 巨流河 (Le Grand Fleuve) — fut publié lorsqu'elle avait quatre-vingt-cinq ans. Elle disait ressentir un devoir envers les morts. La génération qui avait été assez âgée pour former des souvenirs conscients de ces événements était en train de s'effacer. Elle était l'un des derniers témoins.
Le Père : Qi Shiying
Le père de 齊邦媛, 齐世英 (Qi Shiying, 1899–1987), avait participé à l'insurrection de 1925 contre le seigneur de guerre mandchou Zhang Zuolin. La rébellion fut écrasée au bord du fleuve Liao — le 巨流河 — et la famille devint dès lors un foyer de réfugiés permanents. À partir de cet instant, la fuite définit leur existence : fuir la Mandchourie, fuir les Japonais, puis finalement fuir les Communistes.
Son père porta ce déracinement perpétuel sans aucune amertume. Elle écrivit à son sujet : "直到晚年,他的腰板始终挺直不弯" — « Jusque dans ses dernières années, sa colonne vertébrale resta parfaitement droite. » Il ne s'agissait pas d'une simple description physique. C'était le portrait d'un caractère — la manière dont un homme se tient debout à travers des décennies de défaite, sans jamais laisser la défaite altérer sa posture.
L'enseignement qu'il transmit à sa fille — la transmission fondamentale qui forgea toute sa vie — était simple : 任何时候都要沉得住气 — « En toutes circonstances, garde ton sang-froid. »
Non pas le calme comme une mise en scène. Non pas le calme comme un refoulement. Mais la maîtrise de soi comme une discipline intérieure qui préserve la dignité lorsque les circonstances extérieures vous dépouillent de tout le reste. C'est le sustine et abstine en chinois mandchou : supporter ce qui doit être supporté, et ne pas laisser l'épreuve déformer votre âme.
Je pense à ma propre mère — qui n'a jamais lu de philosophie mais vit selon ce même principe. Rester debout dans un train bondé à trois heures du matin sans un mot de plainte. L'enseignement est identique à travers les traditions : le sang-froid sous la pression n'est pas une technique. C'est une manière d'être.
Zhang Dafei : Le pilote mort trois mois avant la victoire
Le centre émotionnel du 巨流河 n'est pas son père. C'est 张大飞 (Zhang Dafei), un pilote de l'armée de l'air chinoise.
Le père de Zhang avait été chef de la police du comté de Shenyang, aidant secrètement la résistance anti-japonaise. Les Japonais le découvrirent et le brûlèrent vif sur une place publique. Zhang Dafei, alors adolescent, jura de se battre. Il fit partie de la première génération de pilotes de chasse chinois, formés en partie par les Tigres Volants.
Lui et 齊邦媛 se rencontrèrent par l'intermédiaire de son frère, alors qu'elle avait quatorze ou quinze ans. Ils commencèrent à échanger des lettres en 1937 — elle, étudiante dans le Chongqing en guerre ; lui, pilote en missions de combat. Au fil de sept années, leurs lettres passèrent d'une affection fraternelle à l'amour. Au printemps 1943, lors d'une rare rencontre en personne, il lui dit : "你长大了,你很美丽" — « Tu as grandi, et tu es magnifique. »
En 1945, alors que la fin de la guerre devenait concevable, Zhang se fit silencieux. Il rassembla soigneusement toutes les lettres qu'elle lui avait envoyées — plus de cent, couvrant sept années — les organisa et les confia à un membre du personnel au sol. Il savait.
Le 18 mai 1945 — trois mois avant la reddition du Japon — l'escadrille de Zhang Dafei rencontra des avions japonais au-dessus du Henan. Alors qu'il couvrait la retraite de ses compagnons, son avion fut touché. Il avait vingt-six ans.
齊邦媛 n'apprit sa mort que bien plus tard, dans le chaos lent des communications de guerre. Elle porta sa mémoire pendant soixante ans. En 2000, à l'âge de soixante-quinze ans, elle se rendit au Mémorial des Martyrs de l'Aviation à Nankin et trouva son nom gravé sur le mur. Elle écrivit :
这一天,五月的阳光温暖了我七十五岁的身体,如他难忘的声音那样温柔。
Ce jour-là, le soleil de mai a réchauffé mon corps de soixante-quinze ans, avec la même douceur que sa voix inoubliable.
Soixante ans entre la mort et le mémorial. Soixante ans à porter ce souvenir. C'est cela, porter témoignage : non pas un acte unique d'archivage, mais toute une vie de fidélité.
Le fleuve qui coule à contre-sens
Le titre du livre tire son origine du fleuve Liao en Mandchourie, qui coule vers le nord — à l'opposé de la direction attendue — pour se jeter dans la mer de Bohai. Ces mémoires débutent au bord du fleuve où la cause de son père fut écrasée, et s'achèvent à la Mer Silencieuse (哑口海) à la pointe sud de Taïwan — le point le plus éloigné possible de la Mandchourie.
Entre ces deux étendues d'eau, quatre-vingts ans d'histoire chinoise moderne s'écoulent à travers la vie d'une femme. Le fleuve est le symbole du déracinement, d'un flux qui remonte le courant attendu, du fait d'être emporté par l'histoire vers des lieux que l'on n'a jamais choisis.
齊邦媛 (Qi Pang-yuan) n'a pas écrit avec rage contre les forces qui ont détruit son monde. Elle a écrit avec chagrin — ce qui est différent. La rage exige réparation. Le chagrin accepte l'irréversibilité et poursuit néanmoins sa route. Cette distinction change tout.
Pourquoi elle a écrit à quatre-vingt-cinq ans
Durant ses dernières années, 齊邦媛 résidait au centre de soins Evergreen à Taoyuan. Elle a passé quatre ans à un petit bureau, écrivant à la main des mémoires de 250 000 caractères. Lorsqu'on lui demandait pourquoi si tard, elle répondait : par devoir. Les témoins s'éteignaient. Les histoires mourraient avec eux si personne ne les consignait par écrit.
À quatre-vingt-quinze ans, recevant un doctorat honorifique de l'Université de l'Indiana, elle déclara :
我这一辈子活在爱中,尤其是我父母给我的爱,为了纪念他们,促成我写成这本书。
J'ai vécu toute ma vie dans l'amour — particulièrement celui que mes parents m'ont donné. C'est pour honorer leur mémoire que j'ai été poussée à écrire ce livre.
Aucune amertume. Aucun grief. Après un siècle de guerre, de déplacements, de deuils, et la mort tragique d'un pilote de vingt-six ans qui lui avait dit « tu es belle » — après tout cela, elle a choisi l'amour comme prisme.
Pourquoi elle compte pour moi
Le père de 齊邦媛 lui disait : 沉得住气 — garde ton calme, reste composée. Ma mère, qui n'a jamais rencontré Qi Shiying et n'a jamais lu 巨流河 (Le Grand Fleuve), enseigne la même chose par l'exemple — rester debout dans un train sans siège sans se plaindre, cueillir le thé à soixante-quatre ans sans donner d'explication.
J'admire 齊邦媛 parce qu'elle démontre ce que signifie porter le poids des choses toute une vie durant sans en être écrasé. Non par la force — par la prestance. Non par la philosophie — par le caractère.
Elle est la preuve que sustine et abstine n'est pas une maxime latine réservée aux érudits. C'est la manière dont les gens ordinaires et extraordinaires vivent réellement : supporter ce qui doit être supporté, aussi longtemps qu'il le faut, sans laisser le fardeau les aigrir.
我是有骨气的人,也喜欢看大家做有骨气的事。
Je suis une personne de caractère, et j'aime voir les autres agir avec force de caractère.
— 齊邦媛