L'investissement axé sur la valeur (Value Investing) et l'analyse technique sont généralement considérés comme des écoles opposées. Les disciples de Graham méprisent les lecteurs de graphiques ; les techniciens rejettent l'analyse fondamentale, la jugeant lente et non pertinente.
Il s'agit d'une fausse dichotomie. La question n'est pas de savoir quelle approche est correcte, mais comment les combiner pour améliorer la qualité de la prise de décision.
Le problème : la surcharge de signaux
Tout système technique sérieux génère des dizaines de signaux quotidiennement. Figures fractales, divergences, paroxysmes de volume (volume climaxes), croisements de moyennes mobiles, resserrements des bandes de Bollinger — chacun possède une certaine valeur prédictive de manière isolée, mais ensemble, ils créent du bruit.
L'analyste fondamental est confronté au même problème en sens inverse : une action peut rester bon marché pendant des années. Les pièges à valeur (value traps) sont une réalité. Avoir raison sur la valeur intrinsèque ne vous dit pas quand le marché finira par être d'accord avec vous.
La solution : noter vos signaux
Au cours de plusieurs années de tests historiques (backtesting) sur les données des actions de type A (A-shares), j'ai développé un système de notation qui classe les signaux techniques selon leur taux de réussite historique sur des périodes de détention définies :
| Note | Taux de réussite | Signaux |
|---|---|---|
| S | ≥ 75% | Bas fractals, figures d'accumulation, paroxysmes de vente de Wyckoff avec confirmation du volume |
| A | 65-75% | Doubles divergences, inversions de risque extrêmes, signaux de vente confirmés |
| B | 60-65% | Zones de cherté, divergences de sommet, figures de pré-distribution |
Cette notation est empirique et non théorique. Chaque signal a été testé sur des milliers d'occurrences, à travers plusieurs périodes de détention (5, 10, 20 et 60 jours de bourse), sur des données de marché réelles.
Ce qui définit un signal de note S
Un signal de note S n'est pas seulement statistiquement robuste — il combine plusieurs facteurs de confirmation :
Les signaux d'accumulation exigent : (1) un prix proche d'un support à long terme, (2) une structure de volume cohérente avec des achats institutionnels, (3) une confirmation spécifique par chandelier ou fractale. Cela fait écho à l'intuition de Wyckoff selon laquelle l'argent intelligent (smart money) accumule discrètement avant une phase de hausse (markup).
Les signaux de paroxysme de vente (selling climax) exigent : (1) un volume extrême, (2) un effondrement des cours, (3) un retournement immédiat. Wyckoff appelait cela le « shakeout » (secousse) — le moment où la panique vendeuse s'épuise et crée un transfert involontaire de titres des « mains faibles » vers les « mains fortes ».
L'enseignement clé : les signaux de note S sont rares. Ils n'apparaissent que quelques fois par an pour une action donnée. C'est une volonté délibérée. Comme le dit Munger : « Le véritable argent ne réside pas dans l'achat et la vente, mais dans l'attente. » Le système de notation est une machine à patience — il vous force à attendre des configurations à haute probabilité au lieu de négocier chaque figure qui se présente.
La série R : quantifier l'étirement des cours
Au-delà des signaux individuels, le système utilise une couche d'évaluation quantitative :
- R1 : Écart du prix par rapport à la moyenne mobile de 200 jours, classé par centile par rapport à l'historique.
- R4 : Écart du prix par rapport à la moyenne mobile de 1000 jours, selon la même méthode.
Un R1 proche de 0,0 signifie que l'action est historiquement bon marché par rapport à sa propre tendance. Un R1 proche de 1,0 signifie qu'elle est historiquement étirée à la hausse. La série R ne vous dit pas si une action est fondamentalement sous-évaluée — elle vous indique si le mouvement de prix actuel est inhabituel au regard des standards historiques.
C'est ici que se fait le pont entre Graham et Wyckoff : l'analyse fondamentale identifie quoi acheter ; la quantification de la série R identifie quand le marché offre un point d'entrée historiquement favorable.
La couche de discipline
Un système sans discipline n'est qu'un tableur intéressant. Le système de notation impose une structure :
- Agir uniquement sur les signaux de note S pour les nouvelles positions.
- Les signaux de note A servent à ajuster la taille des positions ou à déclencher des couvertures (hedges).
- Les signaux de note B sont enregistrés mais ne font l'objet d'aucune action.
- L'absence de signal signifie l'absence d'action — l'état par défaut est l'attente.
C'est le principe de sustine et abstine traduit en code. Supporter l'ennui de l'attente. S'abstenir de l'excitation des configurations marginales.
Le système n'élimine pas l'émotion. Il crée une structure autour d'elle — comme les berges d'une rivière qui canalisent l'eau sans en arrêter le cours.