Condorcet : Écrire sur le progrès à l'ombre de la guillotine

Condorcet
Source: Wikimedia Commons

En mars 1794, le marquis de Condorcet se cache dans une pension de famille à Paris. La Révolution qu'il avait défendue s'est retournée contre lui. C'est un homme traqué — un modéré dans une époque d'extrêmes, un rationaliste parmi les fanatiques. La Convention a émis un mandat d'arrêt contre lui. Les amis qui l'abritent risquent eux-mêmes la guillotine.

Dans cette pension, sachant qu'il allait probablement mourir, Condorcet écrit l' Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. C'est l'un des documents les plus extraordinaires de l'histoire des idées : un manifeste du progrès humain rédigé par un homme sur le point d'être détruit par la révolution même qui était censée l'incarner.

La dixième époque

L'Esquisse divise l'histoire de l'humanité en neuf époques, des sociétés primitives à la Révolution française. Puis Condorcet rédige une dixième époque — l'avenir. Il y prédit :

  • L'abolition de l'inégalité entre les nations
  • Le progrès de l'égalité au sein des nations
  • La perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine

Il écrivait cela alors qu'il fuyait la Terreur. Alors que Robespierre envoyait ses anciens collègues à l'échafaud. Alors que la Révolution dévorait ses propres enfants.

Comment est-ce possible ?

Le rationalisme comme devoir moral

J'ai passé huit ans à étudier la pensée politique de Condorcet à l'Université du Zhejiang (浙江大学, Zhèjiāng Dàxué). Ce qui m'a le plus frappé n'était pas son optimisme — c'était sa méthode. Condorcet ne croyait pas au progrès par naïveté. Il y croyait parce qu'il avait élaboré un cadre mathématique pour la prise de décision collective (le théorème du jury de Condorcet) qui démontrait, avec rigueur, que des groupes d'individus raisonnablement compétents tendent vers des décisions correctes à mesure que le groupe s'agrandit.

Sa foi dans le progrès n'était pas un sentiment. C'était une théorie des probabilités.

C'est pourquoi Condorcet est important aujourd'hui. Dans une ère de populisme, de théories du complot et de déclin institutionnel, son argument n'est pas que les humains sont naturellement bons. Son argument est que les systèmes conçus pour agréger le jugement rationnel tendront, avec le temps, vers la vérité.

Le mot clé est conçus. Condorcet comprenait que le progrès nécessite une architecture institutionnelle — éducation, presse libre, garanties constitutionnelles, méthode scientifique. Sans cela, le jugement collectif dégénère en loi de la populace. La Terreur a prouvé sa thèse.

Le coût personnel

Condorcet quitta sa cachette fin mars 1794, craignant de mettre ses hôtes en danger. Il erra dans la campagne pendant deux jours, affamé. Il fut arrêté dans une auberge à Clamart après avoir commandé une omelette — l'aubergiste trouva suspect qu'un gentilhomme ne sache pas combien d'œufs entrent dans la composition d'une omelette. Il fut emprisonné et retrouvé mort dans sa cellule le lendemain matin, très probablement par suicide (bien que certains historiens soutiennent qu'il est mort d'épuisement).

Il avait cinquante ans.

Son épouse, Sophie de Grouchy, survécut à la Terreur et publia l'Esquisse à titre posthume. L'ouvrage devint l'un des textes fondateurs de la tradition des Lumières.

Ce que Condorcet nous enseigne

Trois leçons, pour les investisseurs comme pour tous les autres :

Premièrement : L'analyse rationnelle et la conviction morale ne sont pas opposées. L'optimisme de Condorcet était ancré dans les mathématiques, non dans le vœu pieux. De même, la discipline d'investissement n'est pas l'absence de conviction — c'est une conviction mise à l'épreuve par les faits.

Deuxièmement : Les systèmes importent plus que les individus. Le théorème du jury de Condorcet nous enseigne que la sagesse des foules exige certaines conditions : indépendance du jugement, compétence raisonnable, honnêteté des rapports. Lorsque ces conditions s'effondrent — comme ce fut le cas pendant la Terreur, et comme c'est le cas lors des manies boursières — le jugement collectif échoue de manière spectaculaire.

Troisièmement : On peut faire ce qui est juste et tout de même perdre. Condorcet avait raison sur presque tout — sur la démocratie constitutionnelle, sur l'éducation universelle, sur le suffrage des femmes, sur l'abolition de l'esclavage. Il avait raison, et il en est mort. Mais ses idées lui ont survécu pendant des siècles.

C'est là le sens le plus profond de sustine et abstine. Supportez le coût d'avoir raison quand le monde a tort. Abstenez-vous de la tentation de compromettre votre jugement pour votre sécurité.

Per aspera ad astra. Par des sentiers ardus jusqu'aux étoiles.

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